vendredi 5 mai 2017

La ferme Miramon - Béarn


Régine et Jean-Louis ont repris l'exploitation des parents de celui-ci à Bedous, dans la vallée d'Aspe, il y a une vingtaine d'années, après avoir travaillé indirectement dans le monde agricole (chambre d'agriculture et Crédit Agricole). Ils travaillent tous les deux sur l'exploitation accompagnés d'une salariée et d'un apprenti.

Ici, Régine fabrique des PPNC (1200 tommes de 4.5kg d'Ossau-Iraty dans l'appelation et hors AOP, 800 tommes mixtes - une spécificité de la vallée d'Aspe-, et 300 tommes au lait de vache), le Moussec (un lactique au lait de brebis format camembert), des yaourts (brebis et vache) et s'essaye au bleu., le tout au lait cru, évidemment. Elle a appris le métier de façon empirique, avec son beau-père.


Le délicieux Moussec!


Régine et Jean-Louis font partie des rares producteurs béarnais à être rentrés dans l'AOP. La plupart refuse car ils ne veulent pas être associés aux industriels et au lait pasteurisé autorisé pour la fabrication. Ils font construire en ce moment une grange pour sécher le foin, car leur objectif est de nourrir le troupeau en autonomie. Ils complètent l'alimentation avec un peu de maïs et des tourteaux de colza sans OGM. L'été, ils confient leurs brebis à Maxime et Barbara Bajas, qui les montent en estive (ces derniers sont "payés" en gardant pour eux les fromages qu'ils fabriquent), ce qui libère Jean-Louis pour la période cruciale des foins (en mai-juin, avec 2 ou 3 regains jusqu'à fin août) et Régine pour la commercialisation.

La belle-mère de Régine tient tous les matins une boutique dans le village où ils écoulent une partie de la production (ici, les tommes de vache et mixtes correspondent à une demande locale, quand on mange du brebis pour une occasion particulière). L'autre partie est expédiée chez des crémiers. 




















Le troupeau se compose de 10 Montbéliardes, et 180 Basco-Béarnaises, sur 45 hectares (seulement 12 à plat pour les cultures, le reste est pentu et sert au pâquage et à la fauche).

- les vaches sont inséminées artificiellement en novembre-décembre pour des mises bas en septembre et un tarissement synchronisé
- les brebis sont inséminées en juin (artificiellement ou en monte naturelle par les béliers de l'exploitation), pour des mises bas 5 mois après, en octobre. Elles ont une période de tarissement de 5 mois.
Pour Régine, une bonne brebis n'est pas forcément une grosse productrice, mais elle est régulière et robuste, avec de belles cornes et une bonne durée de vie (10 ans en moyenne ici). Elles ne sortent pas du tout de décembre à février.
La journée type d'une brebis chez les Miramon:
6h: petit déjeuner
traite
8h: re-petit déjeuner
11h30-17h: sortie
18h: traite puis dîner, et hop, au lit!


L'Ossau-Iraty est fabriqué un jour sur deux, en alternance avec la tomme de vache et la tomme mixte (2/3 lait vache - 1/3 lait brebis).

Vérification du taux de cellules (leucocytes) du lait: c'est un indicateur de l'état de santé général du troupeau, on détecte les maladies (les mammites par exemple) qui rendent le lait moins fromageable, moins coagulable.



Le lait de la traite au soir est conservé à 10° pour commencer la maturation avec la flore typique de la ferme pendant la nuit. Les ferments lactiques (lyophilisés, 80% mésophiles - 20% thermophiles) sont ajoutés à 7h du matin, juste avant le lait de la 2ème traite, car il leur faut 3h pour être actif (comme ça, ils le sont au moment de la mise sous presse). Ce matin la cuve contient 348l de lait de brebis.
Régine et Jean-Louis travaillent actuellement avec quelques autres producteurs sur leur levain personnel.



On ajoute 25ml de présure (dosage 530) pour 100l de lait à 30°. La coagulation dure 2 fois le temps de prise du caillé, soit 28 min en tout (2.5 fois le temps de prise pour la tomme mixte, et 3 fois pour la tomme de vache). Le caillé se décolle du bord, se fend. Le test de la boutonnière est positif (Si le caillage est trop long, l'eau ne s'évacue pas bien).




(Je sais, la vidéo est à l'envers!! débrouillez-vous, moi j'arrête!)
Le décaillage est automatisé: lent d'abord, il accélère peu à peu. Régine ramène le caillé du bord vers le centre à l'aide d'une pelle. Objectif: obtenir un grain de maïs de 5-6 mm.







Le chauffage à 38° dure 20 minutes, tout en brassant. Le grain qui était doux et lisse devient sec. Le test du pâton le confirme, ainsi que le caillé dans la paume qui ne tombe pas quand on renverse la main. On laisse reposer 5 min à la fin du brassage.



(Et oui, celle-ci aussi est à l'envers!)





Le petit lait est aspiré par une pompe (dilué avec de l'eau de pluie, il sera épandé dans les champs) et on commence un pré-pressage dans la cuve en resserrant le caillé avec une grille. Le moulage se fait dans la cuve, ainsi que le premier retournement (avec toile pour éviter le marquage des petits trous sur le talon du moule).





Les moules sont mis sous presse 4h avec un retournement à la fin du nettoyage du labo, et un autre lors du démoulage à J+1, où ils sont marqués.








A J+2, direction un premier saloir (13-14°): les fromages prennent un bain dans la saumure (35kg de sel pour 100l d'eau), avant égouttage sur grille pendant un jour. Ils sont lavés et déposés sur planche où ils seront frottés tous les 2 jours pendant 3 à 4 semaines. Puis ils passent dans un 2ème saloir à 11-12° où ils seront morgés une fois par semaine. 




Les 2 saloirs sont à 95% d'humidité, où Brévibactérium Linens est venue toute seule (elle a besoin d'ammoniaque pour se développer et elle en rejette aussi, d'où l'odeur puissante dans le saloir du fond).




















Il aura fallu 28l de lait pour faire un fromage de 4.5kg, qui sera affiné au minimum 5 mois. 200 des 1200 Ossau-Iraty sont poussés à 15-16 mois. Les tommes mixtes sont quant à elles affinées entre 4 et 10 mois.



Merci à Alix et Joris pour les photos!

dimanche 23 avril 2017

La corne d'Abondance (hahaha!!!)



Hier, j'ai revêtu ma tenue la plus séduisante pour assister à une fabrication d'abondance et de reblochon. Et je suis bien tombée: au gaec "Au vent des cîmes", sur les hauteurs de Serraval, à côté de Thônes, j'ai fait la connaissance de François, l'un des associés, et de Jonathan, fromager en formation à l'Enil de la Roche-sur-Foron (L'Enil, c'est l'Ecole Nationale de l'Industrie Laitière, c'est le passage obligé pour les futurs fromagers - côté fabrication). 

Chers amis, je vous préviens que cet article sera un peu plus technique que les autres, car il s'adresse aussi à mes petits camarades de classe.

L'Abondance se reconnaît à ses "lunettes"
 Ici, l'Abondance est reine. Les 60 vaches de l'exploitation fournissent quotidiennement 1200l de lait en ce moment (1400l pendant le pic de lactation de décembre à mars). L'exploitation compte aussi 36 chèvres, principalement des Alpines, un peu de Savoie et quelques Saanens pour fabriquer chevrotins, crottins, reblochons, abondances, et différentes tommes.

Une chèvre de race "Savoie": je vous l'accorde,
celle-ci doit avoir un cousin dromadaire...


Commençons par le plus simple, les tommes. Elles ont leur propre cave d'affinage car l'objectif est de faire développer sur leur croûte une moisissure bien particulière, le mucor (comme sur les Saint-Nectaires). C'est très contaminant, on évite de les mettre en contact avec les autres fromages.

Le mucor se développe mal sur les tommes pas assez salées,
la bactérie du rouge en profite

Le mucor est aussi appelé poil de chat, on comprend pourquoi!
Au début, chaque face est salée au gros sel en alternance
avec l'autre face, un jour sur deux


Ce matin, Jonathan a fabriqué de l'abondance, et comme vous le verrez plus loin, c'est plutôt sportif.

Les moules sont réglables en largeur.
Le lait arrive directement dans ce grand chaudron en cuivre,
depuis la salle de traite située juste au-dessus.
Présentement, les 760l de la cuve donneront 8 abondances seulement...

Après 20 minutes de maturation dans un lait naturellement à 32°
(ferments lactiques lyophilisés fourni par l'interpro de l'abondance)
et 30 min de coagulation, le décaillage peut commencer.

Avec ces pelles, Jonathan ramène le caillé des bords vers le centre
pour un décaillage homogène.
Ensuite, on chauffe le caillé jusqu'à 47°, en 45 minutes
                         Puis on brasse de façon traditionnelle, 
                              à la main, pendant 10 minutes. 


Objectif: un grain homogène, de la taille d'un grain de semoule.

Jonathan fait le test du pâton:
il agglomère une poignée de grains dans sa main pour évacuer le petit lait,
le pâton doit se casser net quand on le secoue et couiner sous la dent.
La réussite du fromage se joue maintenant:
 un grain non suffisament asséché et la pâte ne sera pas assez dure, trop crémeuse,
ce qui n'est pas le but recherché avec l'abondance.

 


Jonathan réchauffe les moules avec le petit lait pour éviter un choc thermique qui peut coiffer le grain. De même, une fois le caillé dans le linge, il le ferme bien dans le moule pour éviter l'entrée d'air. Et aussi pour conserver la chaleur car les ferments de l'abondance sont majoritairement thermophiles (ils agissent à + de 30°).
C'est donc le moment sportif avec le soutirage du caillé à la toile, surtout pour le fond de la cuve. J'ai eu la chance de le faire, je confirme qu'il faut un minimum d'entraînement et une solide dentition...







La mise en moule à la sortie du chaudron.

On plie proprement le linge pour empiler les fromages, 
et on en profite pour faire d'autres trucs 
pendant que le petit lait commence à s'évacuer



On continue la pression pendant 15 min
                         puis on procède à un premier retournement, 
                                     avant de mettre sous presse.


Au bout de 3h, Jonathan a retourné à nouveau les fromages et posé la plaque de caséine (pour différencier les fromages fermiers des fromages laitiers, et identifier le producteur). En tout, ces fromages passent 20h sous presse. 

Ensuite, direction la saumure pendant 7h: cette étape permet de saler le fromage et participe à la formation de la croûte et au développement du goût.



Et finalement, direction la cave où ils resteront 7 jours avant de partir chez l'affineur. Il vous faudra patienter 100 jours minimum avant de vous régaler!




Je suis revenue en fin d'après-midi, après la 2ème traite, pour le reblochon cette fois-ci. Objectif du jour: faire 96 reblochons avec 375l de lait (en moyenne, on compte 3,75l par reblochon). 

On prépare les moules, avec toile obligatoire
La maturation dûre 45 minutes (les ferments du reblochon sont fournis par le SIR) et le caillage 40 minutes. Au décaillage, on doit obtenir un grain de la taille de celui du maïs. 

On chauffe le lait à 33,8°


On remplit les moules

Peu à peu, le petit lait s'évacue

le caillé tombe dans le moule

on finit de le répartir manuellement, via le répartiteur



On enlève les bloc-moules, et au bout de quelques minutes, on peut déjà retourner les fromages, en s'aidant de la toile. Admirez le coup de main:





Après le retournement, on pose la pastille de caséine

puis on pose une plaque dessus

avant de descendre la presse

pour la nuit.
Ensuite, 2h de saumure, puis un passage
dans l'eau de lavage de ceux de la veille
 

Les fromages sont déposés sur une planche d'épicéa,
où Geotrichum peut se développer tranquillement, en formant un voile baveux.

On brosse les fromages une fois

on les laisse dans le séchoir (90% d'humidité)
une semaine, en les retournant une fois par jour
Ensuite, on les colore de façon naturelle au béta-carotène,
et on les laisse 2 semaines en cave
avant de partir chez l'affineur.


Le temps de faire tout ça, le soleil avait disparu, mais ça valait vraiment le coup!